Il était une fois Prison miroir

Il était une fois ... Prison miroir  
Avec Caroline Caccavale de Lieux Fictifs nous nous sommes rencontrés lors d’une journée d’étude sur la prison au Musée de l’immigration à Paris en décembre 2017. Depuis nous n’avons cessé de travailler en croisant nos expériences à la fois différentes et proches dans et sur l’institution pénitentiaire. Ce faisant, le projet Prison miroir éclaire les correspondances entre nos travaux et nos pensées des deux côtés de l’œilleton. Cette série de textes que j’écris aujourd’hui construit une dialectique entre les films de Lieux Fictifs et mon travail, entre la salle obscure de cinéma et l’espace éclairé de l’exposition. Le jeu consiste à puiser dans nos langages plastiques respectifs des axes créant des ponts permettant aux spectateurs de glisser d’une certitude à un doute, d’un doute à un déplacement grâce à ces renversements de regards afin d’ouvrir notre imaginaire de la prison. Arnaud Théval, 4 novembre 2019

Lire l'ensemble des textes en lien avec les œuvres

Le tigre et le papillon (2019) 260 x 400 cm, tirage affiche et cadres divers formats. Le dos de la surveillante (2017) 37,5 x 52,5 cm, photographie encadrée sous verre.
Le tigre et le papillon - détail - (2019) 260 x 400 cm, tirage affiche et cadres divers formats. Le dos de la surveillante (2017) 37,5 x 52,5 cm, photographie encadrée sous verre.

Antimonde*, domestique et plis 
Quelque part dans la cité, des personnages se croisent en nous prenant à témoin de leurs échanges. Dans la solitude des champs de coton de Bernard Marie Koltes installation cinématographique réalisée par Caroline Caccavale et Joseph Césarini, il est question de la place de l’un et de la place de l’autre à une heure où les relations entre les hommes et les animaux deviennent sauvage nous dit le texte. Le dispositif vidéo, justement, nous situe en tant que spectateur entre les deux protagonistes qui sont peut-être cent. Nous voilà impliqué d’un monde interlope, d’un antimonde que nous animons de nos désirs et de nos peurs. Nous en sommes les témoins inertes, intouchables et apeurés face à la violence qui découle de nos fantasmes ou de nos choix inavoués. Nous sommes dans la porte qui sépare les deux univers, confortablement installés dans un fauteuil et indisposés à la fois. Notre seule possibilité est de pivoter sur nous même pour tenter de nous dérober à ces images qui nous assiègent. La peur change-t-elle de côté un jour ? Dans la cellule abandonnée, face au dessin du tigre en colère bondissant sur un papillon lui échappant, sur le mur de la cellule, je m’interroge de le sens de ce bondissement. Quelques années plus tard je retrouve la même association entre le tigre et le papillon, gravée sur la peau d’une surveillante. La scène s’est apaisée, le sauvage y est domestiqué. La frontière entre les deux états est mince et la personne qui vit sur ce seuil peut en être ébranlée et son corps osciller entre ombre et lumière dans les décombres d’une architecture à bout de souffle. La faille est mince et le filet de lumière ténu, mais le pli du mur permet encore les surprises. Dans la nuit de la prison vide, l’obscurité me joue des tours et les fantômes s’agitent parmi les détritus et les rats qui se traînent, mourant. Les lumières sont inexistantes, elles ont abandonnées l’édifice, mes coups de flash saisissent ce que la mort enrobe sans faiblesse. 
* Antimonde d’après Roger Brunet 

Arnaud Théval 

Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, Les Editions de Minuit, 1986 adapté par Caroline Caccavale et Joseph Césarini - 120 mn - 2013
Interprété par des personnes détenues de la prison des Baumettes et des habitants de Marseille – Continuité dramaturgique et direction d’acteur : Jeanne Poitevin et Maxime Carasso – Chorégraphie : Thierry Thieû Niang – Composition sonore : Jean-Marc Montera
Production : Lieux Fictifs, Cie Alzhar, Marseille-Provence 2013 et la Friche la Belle de mai

 

Arnaud Théval L’écran (2019) 160 x 234 cm tirage photo sur dibon et texte. Création sonore Pauline Boyer et récit lu par Vincent Théval.
Arnaud Théval L’écran (2019) 160 x 234 cm tirage photo sur dibon et texte. Création sonore Pauline Boyer et récit lu par Vincent Théval.

Femmes, maquillages et architectures
Lorsque le spectateur arrive sur le plateau ouvrant les deux espaces d'exposition, il est face à une projection vidéo dans laquelle il peut voir des deux côtés d'un œilleton. Dans la cellule, la caméra de Caroline Caccavale circule silencieusement entre les mouvements de femmes se préparant à dormir. De l'autre, elle accompagne une surveillante en blouse blanche équipée d'une machine à pointer. Nous la voyons sur une coursive avec des portes de cellules en bois, un chat partage leurs nuits. Cette proposition résonne non sans humour, avec les deux surveillantes se préparant à la séance photographique que je leur propose. La séance de  démaquillage de ces femmes et la grande douceur de la caméra de Caroline Caccavale nous invite dans une intimité sans voyeurisme, dans un quotidien banal d'un entretien de soi parmi les autres. La tenue de la surveillante fait écho à ces métiers du soin, ceux des hôpitaux, ceux des asiles aussi. Aujourd'hui comme le montre mes images négociées, la surveillante a pris une allure plus masculine avec un uniforme unisexe où l'enjeu de la sécurité prime. Cette esthétique utilitariste se prolonge dans les espaces colorés des nouvelles prisons, se confondant parfois avec les architectures hospitalières ou scolaires.

Arnaud Théval

Fragment d'une nuit (1990), pièce vidéo de 10’58 ‘’
De 1989 à 1991, je collabore avec Joseph Césarini à la réalisation du film De jour comme de nuit de Renaud Victor. Le cinéaste s’immerge avec sa caméra dans le quartier homme de la prison des Baumettes  durant plus d’une année, aussi bien le jour que la nuit. En Août 1990, il me demande de filmer plusieurs nuits au quartier femmes, ne pouvant en tant qu’homme, être dans une même relation de proximité. Jacques Daguerre directeur de la Maison d’arrêt accepte cette proposition, à la seule condition que je reste enfermée les nuits entières. Il m’a fallu plusieurs jours avant de me décider. Ce saut dans l’inconnu était double, je n’avais encore jamais filmé et je ne connaissais que le jour en prison. Un groupe de femmes détenues et une surveillante ont accepté de m’accueillir et de partager leurs nuits enfermées. Je suis rentrée dans cet espace temps sans intention précise, je devais être là. Aucune idée toute faite n’est venue encombrer notre relation, alors chacune d’entre nous a pu se saisir de cet espace laissé disponible. J’ai ressenti la caméra comme un prolongement de mon corps, cela m’a permis d’éviter la description pour éprouver avec ces femmes, une expérience d’un temps partagé d’un coté et de l’autre de l’œilleton.

Caroline Caccavale

 

Poursuivre la lecture